Stéphane Desmaris

Le travail sculptural de Stéphane Desmaris s’inscrit dans une exploration progressive de la matière comme langage du vivant. Depuis ses premières recherches jusqu’aux œuvres les plus récentes, la sculpture devient un espace de transformation où se croisent corps, nature et structures invisibles.

À l’origine, le cep de vigne constitue un point d’ancrage essentiel. Matériau chargé d’histoire, façonné par le temps et les cycles naturels, il offre à l’artiste une base organique à partir de laquelle émergent des formes ambiguës, à mi-chemin entre le végétal et l’anatomique. Dans ces premières œuvres, la sculpture révèle ce qui semble déjà contenu dans la matière : des fragments de corps, des présences latentes, presque archaïques.

Progressivement, cette approche évolue vers des formes plus affirmées, verticales, proches du totem. La sculpture ne se contente plus de révéler : elle construit une présence. L’assemblage de matériaux — bois, pierre, albâtre, miroir — introduit des tensions entre opacité et réflexion, entre masse et lumière, renforçant la dimension symbolique des œuvres.

C’est dans ce contexte qu’émerge la série Botrus, qui constitue un moment central dans le parcours de l’artiste.

Inspirée du terme grec désignant la grappe, la série Botrus développe un vocabulaire formel fondé sur l’agrégation, la prolifération et l’équilibre instable. Les sculptures s’organisent en ensembles de formes qui semblent à la fois croître, s’accumuler et se soutenir mutuellement.

Chaque élément apparaît comme une unité autonome, mais aussi comme une partie d’un organisme plus vaste. Cette logique d’assemblage évoque des structures naturelles — grappes, cellules, excroissances — tout en s’inscrivant dans une écriture résolument contemporaine.

Dans Botrus, la matière conserve sa force originelle : le bois y est souvent travaillé de manière à préserver ses tensions internes, ses courbes, ses irrégularités. Mais cette organicité est mise en dialogue avec une volonté de construction, presque architecturale. Les volumes s’imbriquent, se superposent, créant des équilibres parfois précaires, comme suspendus.

Cette tension entre élan vital et contrainte structurelle est au cœur de la série. Elle traduit une réflexion sur les dynamiques du vivant : croissance, accumulation, fragilité des équilibres. Les sculptures semblent prises dans un mouvement arrêté, comme figées à un moment précis de leur développement.

Par leur verticalité et leur densité, certaines pièces de Botrus rejoignent la dimension totémique déjà présente dans d’autres séries, tout en s’en distinguant par leur caractère plus proliférant, presque cellulaire. Là où le totem affirme une unité, Botrus introduit la multiplicité.

Dans la continuité de ces recherches, le travail de Stéphane Desmaris s’oriente vers des formes plus abstraites, notamment avec la série Nodulus. Les volumes deviennent plus ouverts, traversés de vides, mettant en jeu des notions d’équilibre, de circulation et de respiration.

Le passage à des matériaux comme la céramique émaillée ou l’acier accentue cette évolution. La sculpture gagne en légèreté visuelle, tout en conservant une forte présence spatiale. Le vide n’est plus un manque, mais un élément constitutif de la forme.

L’ensemble du travail sculptural oscille ainsi entre plusieurs pôles :

  • le corps et son abstraction
  • le végétal et l’architecture
  • la pulsion et la structure

Certaines œuvres, notamment celles qui évoquent explicitement la féminité ou la fécondité, inscrivent cette recherche dans une dimension plus symbolique, voire anthropologique. D’autres, plus épurées, tendent vers un langage universel, presque minimal.

Mais dans tous les cas, la sculpture reste le lieu d’une tentative : celle de rendre perceptibles des forces invisibles. Désir, croissance, tension interne, mémoire de la matière — autant d’éléments qui traversent l’œuvre sans jamais se figer dans une seule interprétation.Ses sculptures ne représentent pas le vivant : elles en rejouent les dynamiques profondes, dans un langage où la matière devient à la fois trace, tension et présence.

Stéphane Desmaris